Demande à quelqu'un ce qu'il veut de la vie.
Il y a deux générations, la réponse tenait en trois mots. De quoi vivre. Une famille. La paix.
Pose la même question aujourd'hui. La réponse est plus longue. Elle est surtout plus inquiète.
Rien ne manque davantage qu'avant. C'est le désir qui a enflé.
Le confort d'hier est devenu le minimum d'aujourd'hui. Pas parce que les besoins ont changé. Parce que le sentiment de manque se fabrique. Il se vend bien.
Mais avant de regarder qui le fabrique, il faut voir pourquoi ça prend.
Une vie se mesure. Toujours. Si tu ne choisis pas à quoi, quelque chose choisira à ta place — et ce quelque chose sera ce qui se compte le plus facilement.
Les objets se comptent. Les chiffres se comptent. Le regard des autres se compte.
La droiture ne se compte pas. La patience ne se compte pas. Ce que tu as tenu sans témoin ne se compte pas.
Alors les objets prennent le poste vacant. Non pas parce qu'ils sont bons à ce travail. Parce qu'ils sont les seuls candidats.
Tu ne possèdes plus les choses. Tu es possédé par l'image qu'elles renvoient de toi.
Une fois le poste occupé, un moteur se met en marche.
Tu obtiens ce que tu voulais. La satisfaction dure quelques semaines. Puis ça devient le nouveau normal. Et le regard remonte d'un cran.
Ce n'est pas un défaut de caractère. C'est le fonctionnement normal de l'appareil. Ce qui est atteint cesse d'être vu.
Et ce cycle n'a pas de sortie par le haut. Il n'existe aucun niveau où il s'arrête de lui-même. Aucun. Chaque palier atteint se dissout dans le palier suivant, et tu recommences avec le même manque, sur un décor plus cher.
Reste à savoir jusqu'où ça va.
Allāh ﷻ dit dans Sourate At-Takāthur, versets 1-2 :
﴿أَلْهَاكُمُ التَّكَاثُرُ حَتَّىٰ زُرْتُمُ الْمَقَابِرَ﴾
"La course à l'accumulation vous a distraits, jusqu'à ce que vous visitiez les tombes."
أَلْهَاكُمُ — vous a distraits. Racine ل ه و : détourner l'attention.
Pas : vous a corrompus. Pas : vous a été interdit.
Vous a détournés. Pendant que tu comptais, tu regardais ailleurs. Le prix n'est pas une faute. C'est une vie qui passe hors champ.
التَّكَاثُر — forme VI, تفاعل. La forme de la réciprocité.
Pas l'accumulation. L'accumulation les uns contre les autres.
Le verset ne nomme pas un vice solitaire. Il nomme une course. Et une course suppose des concurrents — d'où l'inquiétude, qui n'existe pas sans eux. Ton cercle de comparaison tenait dans une rue. Il contient maintenant le monde entier, filtré, mis en scène, réduit à ses meilleurs moments.
حَتَّىٰ — jusqu'à.
Le verset donne la seule borne que ce cycle connaisse. Une seule. Elle s'appelle la tombe.
Le compteur s'arrête tout seul, oui. Mais à un seul endroit, et il est trop tard pour y décider quoi que ce soit.
Ce qui laisse exactement une possibilité : décider avant.
Épictète ne possédait presque rien. Il observait que la richesse ne se mesure pas à ce qu'on accumule, mais à ce dont on peut se passer. Il décrivait le même mécanisme sans le verset : celui qui n'a pas fixé sa borne la reçoit de l'extérieur.
L'assez n'est pas un chiffre. C'est une décision.
Tant que tu ne l'as pas prise, quelqu'un d'autre la prendra pour toi. Et il la placera toujours un cran au-dessus de ce que tu as. C'est son travail. Ce n'est pas le tien de le suivre.
Pas de méthode ici. Une seule vérification.
Nomme le chiffre qui serait assez. Maintenant, rappelle-toi celui que tu nommais il y a cinq ans.
Tu l'as dépassé. Et tu n'as rien ressenti — parce qu'en l'atteignant, tu l'avais déjà remplacé.
Ce n'était donc pas un seuil. C'était une position mobile qui te suivait.
Un seuil se décide une fois, et il tient quand tu l'atteins. Si le tien recule à chaque pas, il n'est pas à toi.
La question n'est pas ce qui te manque.
C'est qui a décidé que ça te manquait.